Résumé

Pendant la seconde guerre mondiale, des enfants d'une maison de correction cheminent dans la campagne japonaise, accompagné de leur éducateur, en direction d’un village de montagne, censé leur offrir un refuge contre les bombardements. Arrivés à destination, ils réalisent rapidement que le « refuge » sera en fait leur prison : le village est isolé dans la montagne, cerné par les falaises et les ravins. Transis de froid, épuisés par la longue marche et les privations, taraudés par la faim, les enfants sont enfermés dans un temple abandonné et leur éducateur les place sous l'autorité d'un maire sévère et peu sensible à leurs tourments. Lorsque l’éducateur quitte le village les évènements prennent une autre tournure : les enfants se trouvent à la merci des villageois haineux qui les obligent à enterrer des animaux victimes d’une épidémie.

Trois personnes, dont l’un des enfants, meurent également, vraisemblablement contaminées, et les villageois pris de panique abandonnent le village. Ils laissent derrière eux les enfants seuls et sans moyen de subsistance, au risque qu’ils contractent également la maladie. Les enfants, menés par le narrateur et l’arrogant Minami, prennent possession du village et s’installent dans les maisons abandonnées. Ils fraternisent avec Lee, un jeune immigré coréen, une petite fille et avec un déserteur activement recherché par l’armée, qui a trouvé refuge dans le village coréen. Ils ébauchent même les règles d’une vie en société. Pendant cette période, les exclus deviennent les maîtres du village et les jeunes délinquants retrouvent les joies de l’enfance, pleines d’insouciance, d’innocence et d’exaltation.

Mais cette période de bonheur est de courte durée : la maladie se déclare de nouveau, la peur et l’angoisse créent des dissensions au sein du groupe, et les villageois reviennent, bien décidés à punir les enfants d’avoir osé s’installer dans leurs maisons. La belle solidarité des enfants y résistera-t-elle ?

 

Arrachez_les_bourgeons

Editions Gallimard (septembre 1996)
233 pages

 

Mes impressions

«Arrachez les bourgeons, tuez les enfants» est un roman cruel et oppressant.

Dans un style très littéraire mais néanmoins accessible et sans développement superflu (les scènes s’enchainent rapidement, sans temps mort), Kenzaburô Ôé se penche sur l’ostracisme dont les villageois frappent le groupe d’enfants. Dès les premières pages, partout où ils passent, ils sont craints, rejetés et stigmatisés par les paysans qui vivent repliés sur eux-mêmes, dans un village coupé du monde, et qui ne voient en eux que de la mauvaise graine qui mérite d’être éradiquée.

"Écoute, un gars comme toi, il vaut mieux l'étrangler quand il n'est encore qu'un enfant. Les minables, il vaut mieux les égorger au berceau. On est des paysans, nous : on arrache les mauvais bourgeons dès le début."

 Et cette perception du mal fait que les paysans se conduisent, en toute impunité, de manière encore plus abjecte que les supposés crimes des enfants. En effet, on ne connait pas vraiment les délits qui leur sont reprochés (tout au plus sait on que Minami est un voleur et que le narrateur a poignardé un élève de son internat, sans en savoir plus sur les circonstances de leurs crimes). Et derrière leur air dur et bravache, ils restent des enfants apeurés, avec leur fragilité, leur besoin de protection et d’affection. Parmi eux, un en tout cas est totalement innocent : le petit frère du narrateur qui se trouve embarqué dans cette histoire un peu par hasard, dont on sent dès le début qu’il est si pur, sensible et entier qu’il sera forcément l’agneau au milieu des loups, la victime expiatoire de la lâcheté et de la trahison des autres.

J’ai trouvé la relation qui unit le narrateur et son petit frère très juste et touchante. On sent que le grand frère a vécu des moments difficiles, s’est endurci et porte sur le monde un regard assez désabusé. Le moment de liberté fugace après la désertion des villageois et sa rencontre avec la petite fille (l’action se déroule sur un délai très court, d’à peine 3 ou 4 jours) semblent être les rares moments de bonheur qu’il ait vécus. Pourtant, malgré sa dureté, il essaie de protéger son jeune frère au mieux, conscient de la confiance aveugle que le petit garçon lui voue.

"Comme une eau brûlante, l'amour imprégnait tout le corps avec énergie jusqu'à l'extrémité de mes dix doigts. Je tremblai de satisfaction et j'arrondis mon dos pour sombrer dans la douceur du sommeil. Mais l'exaltation qui m'avait saisi ne voulait pas me lâcher. Le chant des oiseaux innombrables, que jusque là je n'avais pas remarqué, s'insinuait à l'intérieur. [...] C'était une aube pure, entièrement nouvelle. Comme il avait neigé, la neige recouvrait entièrement le sol et donnait aux arbres une rondeur qui évoquait des épaules animales, rayonnant d'une clarté infinie. [...] J'étais seul dans le vaste monde : l'amour venait de naître."

Mais les enfants ne sont pas les seuls à être rejetés par les villageois : les immigrés coréens ne sont pas mieux lotis. Quant au déserteur, n’en parlons même pas. Malheur à ceux qui ont la malchance de ne pas faire partie de la communauté villageoise et de ne pas se soumettre à ses règles, même si elles sont iniques…

La scène finale du roman, bouleversante et tragique, est d’ailleurs emblématique de la sanction du groupe contre l’individu qui n’adhère pas à la règle.

En conclusion, un roman très sombre  qui mérite d’être lu.


Ce roman fait partie du challenge In the mood for Japan, 26 livres 26 auteurs 2011 et du challenge des Nobel (prix Nobel de littérature 1994).

 

challenge_In_the_mood_for_Japan   Challenge_ABC_2  Challenge_des_Nobel