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Éditions Société des écrivains (janvier 2011)
227 pages

Nina Van Horn dresse le portrait de 12 chanteuses de Blues américaines. Certaines d’entre elles, comme Billie Holiday, sont passées à la postérité et sont connues du grand public. D’autres ont eu une carrière plus éphémère, sont peu à peu tombées dans l’oubli et ne sont plus guère connues que des afficionados du Blues dont Nina Van Horn fait partie. Malgré tout,  à leur façon, elles ont toutes marqué le Blues de leur empreinte et ont inspiré des générations de chanteurs après elles, de Bob Dylan à Janis Joplin.

Toutes étaient plus que de simples chanteuses de blues. Véritables « chanteuses-journalistes », elles ont témoigné sans concession des conditions de vie de la communauté noire en général et des femmes en particulier. Elles ont dénoncé aussi bien la pauvreté que les violences faites aux femmes, la difficulté de trouver un homme honnête et aimant, les ravages du moonshine (alcool frelaté fabriqué pendant la prohibition), de la drogue et de la maladie et plus tard, la ségrégation raciale.

Il faut dire que leur vie quotidienne, loin d’être facile, était une grande source d’inspiration. Toutes étaient issues de familles pauvres, exploitées dans les champs de coton du sud comme leur ancêtres esclaves l’avaient été auparavant, ou dans les manufactures du Nord. Toutes avaient en elles un amour de la musique et une envie de se sortir de la misère qui, dès leur adolescence, les ont poussées sur les routes, avec comme seuls bagages leur guitare, leur voix et leur talent.

«Les premières chanteuses de blues sont, elles aussi sur les routes, elles quittent le plus souvent une famille misérable pour se joindre aux groupes de « Minstrels », elles ont 12 ou 14 ans et se retrouvent immergées dans un monde grivois, dur et dévoyé, parfois très violent où elles doivent apprendre très vite à se débrouiller… Elles jouent dans des maisons closes, des pique-niques et autres fêtes organisées dans une clairière près des champs de coton, parfois pour pas grand-chose : une boite de sardines, un joint ou une bouteille d’alcool frelaté (prohibition oblige).»

C’est grâce à ce talent qu’elles se sont fait remarquer par des tenanciers de bar, des directeurs artistiques, d’autres artistes et qu’elles ont gravi les marches du succès. Mais, même lorsque le succès était au rendez-vous, leur vie n’a pas été un long fleuve tranquille. La gloire a parfois été éphémère et certaines ont terminé leur vie dans le dénuement et l’indifférence générale.

Le portrait que Nina Van Horn dresse de ces femmes est à la fois objectif (elle loue leur talent mais n’occulte rien de leurs excès et des scandales qui ont émaillé leur vie) et plein de tendresse. On sent dans son propos une grande admiration et une certaine tendresse pour ces 12 femmes, pour la force et la détermination dont elles font preuve face à l’adversité, mais aussi pour leur fragilité. Et elle réussit très bien à faire partager son admiration et son empathie. De plus, l’ajout, à la fin de chaque chapitre, des paroles d’une chanson qu’elle juge particulièrement représentative de la personnalité de la chanteuse, illustre et renforce parfaitement son propos.

 Parmi les 12 « chanteuses-journalistes » présentées, deux m’ont particulièrement touchée et émue : Victoria Spivey et Billie Holiday, mais pour des raisons différentes :
Victoria Spivey du fait de la carrière exemplaire qui a été la sienne et pour la manière dont elle a dénoncé les fléaux de son temps sans jamais se laisser aspirer par eux.
Billie Holiday, à cause de son immense fragilité, de son mal-être, de son insatiable besoin d’amour, qui ont nourri son art mais l’ont finalement conduite à sa perte…

 

Victoria_SpiveyVictoria Spivey, «la féministe avant l’heure». Elle nait en 1906 dans une famille pauvre et passe son enfance bercée par les chants Gospels de sa mère. Elle développe des talents pour le piano et le chant. Dès l’adolescence, elle commence à vivre de sa musique : elle accompagne au piano et au chant la projection des films muets puis se produit sur la scène des maisons closes des quartiers chauds. Elle finit par être remarquée par une maison de disques qui lui fait enregistrer son premier disque, Black Snake Moan, qui obtient un grand succès.
Elle écrit d’autres chansons très réalistes, toutes inspirées par les sujets brulants de l’époque : les bordels («Red lantern blues»), la drogue («Dope head blues»), la violence («Murder in the 1st degree») la tuberculose ("Dirty TB blues").  «Victoria s’attachera aussi à chanter le malheur des femmes, tout en les incitant à se rebeller. Elle s’élèvera contre une violence conjugale et une soumission des femmes trop bien établies. Pas étonnant que les paroles de ses chansons aient eu une résonance chez les femmes trop souvent battues, délaissées et résignées de cette époque.»  Elle chante avec Louis Armstrong, fait du cinéma dans les premiers films parlant et enregistre d’autres disques. A partir des années 1950, elle se fait plus discrète et se retire de la scène (mais continue à chanter et à jouer du piano à l’église).
Mais, à partir des années 1960, l’engouement pour la musique folk la remet sur le devant de la scène. Elle repart en tournée internationale, découvre de jeunes talents comme Bob Dylan, et meurt finalement en 1976.

 

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Billie Holiday, «l’ange sur le fil du rasoir»
. Elle nait en 1915 et le moins que l’on puisse dire est qu’elle n’a pas eu une vie facile. Elle nait hors mariage et elle est élevée par sa tante qui ne lui témoigne que peu d’affection. Adolescente, elle est arrêtée pour de menus larcins et passe plusieurs années en maisons de correction. Elle retourne ensuite vivre avec sa mère mais leurs relations seront toujours conflictuelles, faites d’amour et de haine, quasiment sadomasochistes.
Elle se met à chanter dans les bars, est découverte par un agent et enregistre ses premiers disques. Elle entame une carrière triomphale : saluée par la critique et le public, elle se produit dans les plus grandes salles de New York, d’Hollywood et d’Europe.
Sa vie personnelle est moins heureuse : elle sombre dans la cocaïne, fait plusieurs séjours en prison pour détention de drogue, tombe follement amoureuse d’un homme marié à qui elle confie sa carrière et qui en profitera pour la dépouiller. On lui prête également des relations homosexuelles. Sa carrière pâtit de son addiction et finalement, en 1959, elle disparait après un excès de trop.
Elle laisse derrière elle un nombre important de chansons, principalement d’amour, (dont le sublime "I'm a fool to love you") et le saisissant "Strange fruit", enregistré en 1939, qui aborde directement le thème des lynchages.

 "Southern trees bear strange fruit,
Blood on the leeves and blood at the root,
Black bodies swinging in the southern breeze,
Strange fruit hanging from the poplar trees.

Pastoral scene of the gallant south,
The bulging eyes and the twisted mouth,
Scent of magnolias, sweet and fresh,
The the sudden smell of burning flesh.

Here is the fruit for the crows to pluck,
For the rain to gather, for the wind to suck,
For the sun to rot, for the trees to drop,
Here is a strange and bitter crop."

 

Au final,  j'ai été enchantée par ce passionnant  portrait de femmes d’exception, «toutes parties de rien, elles auront contribué sans le savoir à nous dépeindre les noirceurs de l’âme humaine  mais, par delà leurs cicatrices, elles nous auront comme pardonné de tout le mal reçu, puisqu’il leur a permis d’en extraire quelque chose de si beau.»

 

Je n’ai qu’un bémol à présenter concernant ce livre : il comporte un certain nombre de « coquilles » et fautes d’orthographe/conjugaison (sur ce sujet, je ne suis pas puriste et je ne lis jamais un livre avec l’œil de la prof de français qui cherche une erreur, mais là, certaines étaient si flagrantes et si grossières qu’elles m’ont vraiment heurtée).

 Un grand merci à la Société des écrivains et à BOB de m'avoir fait découvrir ces 12 femmes hors du commun !

 

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