coup_de_coeur
Sukkwan_Island
Sukkwan Island, petite île isolée et inhabitée d'Alaska, au large des côtes du Canada. Des montagnes escarpées, des forêts sombres et touffues, des animaux sauvages, une mer agitée qui s'étend à l'infini... La nature y est magnifique, sauvage et indomptée. C'est dans ce "coin de paradis" que Jim et son fils Roy âgé de 13 ans viennent s'installer pour un an. Ils emportent avec eux l'équipement minimal, bien décidés à organiser de leurs propres mains la petite cabane dans laquelle ils vont vivre.

Mais dès les premiers jours, ils découvrent que le retour à la nature ne sera pas aussi simple qu'escompté : le voyage a été mal préparé par Jim qui n'a pas pensé à tout l'équipement de survie nécessaire; les travaux d'amélioration de la cabane sont longs et difficiles; un ours saccage la cabane et dévore leurs provisions; il devient donc indispensable de pêcher et chasser pour subsister; les conditions climatiques sont difficiles à supporter... De plus, la mauvaise saison arrive et l'agitation des premiers temps fait place à l'inactivité, l'enfermement dans la cabane, le face à face entre le père et son fils et surtout l'introspection, la réflexion...

Au fil des pages, on découvre les raisons qui ont motivé ce retour à l'état de nature et on comprend rapidement que l'aventure ne peut que se transformer en cauchemar...

Car Jim est avant tout un homme faible. Derrière son rêve de pionner et de grands espaces se cache un homme qui a tout raté (ses mariages, son travail, sa vie de famille) et s’est muré dans une solitude criante. Sa nouvelle vie a Sukkwan Island est surtout un nouveau départ, un moyen de se convaincre qu’il n’est pas qu’un perdant. Sauf que dès son arrivée sur l’île, il se comporte comme le dernier des imbéciles : faible, instable, égoïste, totalement irresponsable. En un mot : détestable.

Face à lui, Roy, dont on sent l’angoisse grandir devant les faiblesses de son père, essaie de faire face au mieux mais se trouve placé dans une situation intenable pour un enfant de 13 ans : il devient le véritable pivot de l’histoire, obligé d'agir en adulte à la place de son père qui, sans lui, se serait totalement effondré. Les relations entre le père et le fils, déjà distendues avant leur arrivée sur l'île, se désagrègent lentement et font place à l'incompréhension la plus complète.

"Mais il se demandait pourquoi ils étaient là, quand tout ce qui semblait importer à son père se trouvait ailleurs. Cela ne lui semblait pas logique du tout que son père soit venu s'installer ici. Il commençait à se demander si son père n'avait pas échoué à trouver une meilleure façon de vivre. Si tout cela n'était qu'un plan de secours et si Roy, lui aussi, ne faisait pas partie d'un immense désespoir qui collait à son père partout où il allait. Il n'y eu plus de bons moments après cela. Son père se repliait sur lui-même et Roy se sentait seul. Son père lisait quand le temps était exécrable et se promenait seul quand il n'était que mauvais. [...] Roy observait son père en permanence et ne découvrait aucune brèche dans la coquille de son désespoir. Son père était devenu inaccessible."

Et c'est alors qu'un évènement survient. Un évènement choquant, d'une extrême violence et totalement imprévisible. Franchement, à la lecture de la première partie du roman, je m'attendais forcément à ce qu'un "accident" survienne mais je n'avais pas du tout imaginé celui-ci.

Commence alors une seconde partie qui met en scène les réactions face au drame et qui plonge dans l'esprit torturé de Jim. Réactions violentes, entre colère, déni et culpabilité. David Vann dépeint avec justesse l'ouragan qui traverse son esprit, qui chamboule tout et le mène à l'extrême limite de la folie, puis s'apaise et devient encore plus effrayant.


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J'ai eu un coup de cœur pour ce roman. J'ai beaucoup apprécié sa première partie, la tension psychologique que l'on sent monter lentement et qui explose avec violence. Cette explosion est brève, à peine quelques lignes, mais particulièrement choquante. La seconde partie m'a laissée un peu plus de marbre. Je l'ai trouvée assez redondante et j'ai parfois eu l'impression de tourner un peu en rond.

J'ai été très touchée par le personnage de Roy, brusquement arraché à l'innocence de son enfance par son père, confronté aux démons intérieurs et à la dépression de celui-ci. Alors qu'il devrait être protégé par ses parents, ce sont eux qui le propulsent dans un monde trop dur pour un adolescent de son âge. Je me suis d'ailleurs longuement interrogée sur la place de la mère dans cette histoire : on apprend dans la première partie que, bien qu'elle voulait pas voir partir Roy avec son ex mari, elle n'a rien fait pour empêcher ce départ. Aucune opposition, alors qu'elle connaissait pourtant les faiblesses de Jim... Quant à celui-ci, le portrait dessiné par David Vann est à la fois particulièrement sévère et parfaitement mérité, et seule la dernière partie le rachète un peu de l'immensité de ses fautes.

Au final, le sentiment général que je garde de ce roman : une lecture assez inégale, mais captivante, amère et très dérangeante.

A noter : les très nombreuses similitudes entre la vie de David Vann et les personnages du roman (l'Alaska comme toile de fond, le suicide du père de l'auteur alors que celui-ci n'avait que 14 ans, les prénoms identiques) renforcent  le malaise qui se  dégage de ce roman très autobiographique et laissent un goût encore plus amer à cette lecture.

 

Et vous, qu'en avez vous pensé ?

 
Editions Gallmeister (novembre 2009)

192 pages

Ce roman fait partie du challenge 26 auteurs 26 livres 2011.

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