Le_voyage___couvertureL'action se déroule en 1942, alors que la Pologne ukrainienne est sous le joug nazi.

Confrontées à la multiplications des "actions" de la police et des nazis contre les Juifs, deux jeunes juives polonaises de 18 et 16 ans décident de fuir le ghetto où elles vivent. Munies de faux papiers d'identité au nom de Katarzyna et Elzbieta, et d'un faux permis de travail volontaire, les deux sœurs se lancent dans un long voyage semé d'embuches.

La première surgit à quelques kilomètres de chez elles lorsque, alors qu'elles se mêlent à un convoi de polonaises en route vers un camp de travail, un mouchard reconnait en elles deux juives et entreprend de les faire chanter. Grâce à la bonté inattendue de polonais croisés sur leur chemin, elles réussissent à échapper au mouchard et sont finalement enrôlées dans une usine.

Les conditions de vie y sont très difficiles et les deux jeunes filles sont taraudées par la faim, le froid, l'épuisement physique et psychologique et la crainte perpétuelle d'être découvertes et arrêtées. Une certaine complicité se nouent entre les deux sœurs et 4 autres juives également en fuite, seul rempart face à l'hostilité à peine masquée des travailleuses polonaises. Car, bien que les travailleuses soient embarquées dans la même galère, nulle solidarité ne se noue entre elles.  Elles restent irrémédiablement séparées par les préjugés, l'individualisme et "le chacun pour soi". Ida Fink dépeint avec une grande justesse  et sans manichéisme le fossé qui se creuse entre juives et polonaises. J'ai particulièrement apprécié cet aspect, et notamment le fait que l'auteur ne présente pas les évènements de manière binaire : d'un côté les "gentilles" jeunes femmes en fuite et de l'autre les "méchants". Non, rien de tel : les caractères restent nuancés et Katarzyna et Elzbieta, tout au long de leur voyage, trouvent de l'aide ou sont trahies aussi bien par ceux qui sont censés être leurs ennemis que par leurs semblables...

"Les jours s'écoulaient dans un calme apparent, il ne se passait rien d'alarmant, rien de concret, et pourtant...Et pourtant l'atmosphère était tendue, on sentait dans la salle un courant d'inquiétude latent. C'étaient des chuchotements et des petits sourires, trop évidents pour que nous puissions nous leurrer, l'animosité et l'animosité surgissaient parfois avec violence - il s'en fallait d'une fraction de seconde que le mot "juive" ne fut prononcé. Il ne l'avait pas encore été tout haut, mais il ne faisait aucun doute que l'attitude envers nous était hostile, agressive et l'abîme, qui malgré nos efforts, nous séparait des autres se creusait chaque jour davantage. [...] Peut être ne se rendaient elles pas compte que ce faisant elles nous condamnaient ? [...] Peut être n'étaient pas foncièrement méchantes ? Mais il y avait en elles, profondément enracinée, une haine aveugle et touffue, il était impossible de se faufiler dans la forêt de leurs instincts primitifs, ni par la parole, ni par le cœur."


 Travail_forc____Lvov

Travail forcé - Lvov (Pologne, aujourd'hui Ukraine)


PLASZOW_German_concentration_camp_near_Krakow_PL

Camp de travail forcé de Kraków-Płaszów (Pologne, près de Cracovie)
ensuite transformé en camp de concentration


Face à la menace grandissante d'être découvertes, les deux sœurs n'ont d'autre solution que de fuir une nouvelle fois. Elles changent plusieurs fois d'identité, errent de villes en villages, de services de police en bureaux du travail volontaire, de gares en fermes et s'enfoncent au plus profond de l'Allemagne, loin de leur Pologne natale. Cette contrainte de changer perpétuellement d'identité, de mentir et de recréer à chaque fois une nouvelle personnalité les fragilise terriblement et fait s'interroger le lecteur sur la question de l'identité : comment arrive-t-on à rester soi-même, à maintenir un fragile équilibre mental lorsque l'on doit continuellement réinventer sa vie et mettre de côté celle que l'on est vraiment ?

Cette difficulté est très bien dépeinte par Ida Fink à travers le personnage de Katarzyna/Johanna/Maria. La jeune fille narre son long voyage tantôt à la première personne du singulier, à travers les yeux, la voix et la personnalité de chacun des trois personnages successifs qu'elle incarne, tantôt à la troisième personne du singulier à travers le ressenti de celle qu'elle est vraiment et dont on ignore le nom (Ida ?). Il en découle une sorte de schizophrénie, la "vraie" héroïne posant un regard extérieur et dépassionné sur ses "autres elles." Cette schizophrénie est assez déroutante au départ et complique un peu la lecture, mais grâce au style simple et efficace d'Ida Fink, cette difficulté est rapidement dépassée.

 Mais malgré les difficultés, les deux sœurs poursuivent sans relâche leur folle entreprise, soutenues par l'affection qu'elles se portent l'une à l'autre et par l'aide inespérée apportée par ceux qui croisent leur chemin, mues par le souvenir de ceux qui ont disparu et par l'espoir de retrouver leur père. Car, comme le dit leur père, "plus les projets sont fous, plus ils réussissent."

 Je remercie très vivement les Éditions Héloïse d'Ormesson et Blog-O-Book de m'avoir fait découvrir ce livre fort, qui aborde avec simplicité et sans pathos un sujet pourtant difficile.

 

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Éditions Héloïse d'Ormesson
novembre 2010
270 pages
Traduction du polonais par Laurence Dyèvre